La bataille finie, adieu les confetti ! Donc, tandis que les
Parisiens profitant du beau temps et de la liberté laissée à la rue, en
l'honneur du Mardi-Gras, jetaient à pleines mains les rondelles de papier
multicolores, pendant toute la journée d'avant-hier et une partie de la
nuit dernière, le service de la voirie, divisé en deux équipes, se
préparait à enlever les vestiges de la bataille, si chaude sur les grands
boulevards.
Le service de nettoyage des boulevards commence d'ordinaire à trois
heures du matin ; hier, les lanciers du préfet étaient à leur poste dès
deux heures et s'attelaient avec ardeur à la rude besogne de l'enlèvement
rapide de l'énorme masse des confetti.
Le travail, cette année, a été facilité par l'état de sécheresse de la
chaussée ; les confetti n'adhéraient pas aux pavés de bois ; ils
formaient, au lieu d'une masse gluante comme cela se produit lorsqu'il a
plu, un tapis épais, mais facile à enlever.
Maintenant, comment a-t-on opéré ? Voici.
Les employés de la voirie, s'arment d'abord de balais caoutchoutés,
appelés raclettes, et poussent, des deux côtés de la chaussée, dans les
caniveaux, la masse bariolée des petits papiers.
Lorsque trottoirs et chaussée sont dégagés, on ouvre à fond les prises
d'eau, et tandis qu'on manie les raclettes, les confetti, entraînés par
le courant puissant, vont s'engouffrer dans les bouches d'égout et
disparaissent assez rapidement. Le travail ne dure guère que deux
heures. Mais ce procédé n'a pu être employé, cette fois, dans le
quartier de la Chaussée-d'Antin. Le nettoyage des boulevards, de la rue
Laffitte à la rue Scribe, où vient mourir habituellement l'ardeur du
combat, a dû être fait à l'aide de grands tombereaux dits "guimbardes".
Il a fallu trois de ces tombereaux qui ont enlevé environ quinze mètres
cubes de confetti. Là, en effet, on ne pouvait chasser les confetti dans
les égouts adjacents, ceux-ci se trouvant actuellement obstrués par la
construction du grand collecteur de Clichy.
Ce chiffre de quinze mètres cubes ne représente, naturellement, qu'une
faible partie de la totalité jetée.
Qu'on en juge : la bataille s'est livrée, cette année, de la porte
Saint-Denis à la rue Scribe, soit sur une longueur de 1,800 mètres ; les
boulevards ayant 30 mètres de largeur utilisée en la circonstance, on
peut dire que le champ de bataille avait une surface de 54,000 mètres
carrés. Si l'on considère qu'en moyenne, sur toute cette étendue des
boulevards, - en moyenne, entendons-nous, - l'épaisseur de la couche a
été de un centimètre ; nous obtenons l'énorme masse de 540 mètres cubes
de confetti jetés dans la seule journée de mardi, entre la porte
Saint-Denis et la rue Scribe !
Continuons pendant que nous y sommes : en superposant ces 340 mètres
cubes de façon à obtenir une colonne dont la base aurait, par conséquent,
une surface d'un mètre carré, nous obtiendrions une hauteur de confetti
presque deux fois égale à celle de la tour Eiffel !
Un arrêté judicieux du préfet de police avait, on le sait, pour
ménager les arbres... et les finances de la Ville, interdit le jet des
serpentins. Il y a eu pourtant quelques fanatiques de ce jeu, qui ont
ignoré les prescriptions préfectorales ou qui ont passé outre.
Les délinquants, dont les noms étaient pris par les agents, ont été
avisés hier matin d'avoir à enlever dans les vingt-quatre heures, et à
leurs frais, les serpentins qu'ils avaient jetés, sans préjudice de la
contravention et de l'amende qui viendra augmenter encore pour eux le
prix du serpentin.
Un spectacle assez curieux et peu connu des Parisiens, spectacle que
nous leur recommandons pour le lendemain de la Mi-Carême ; c'est d'aller,
le matin, vers sept heures, à Clichy, à l'embouchure du collecteur dans
la Seine.
Les eaux, déjà bourbeuses du fleuve, se couvrent de l'épaisse masse de
confetti chassés des boulevards et le fleuve se trouve "pris" par
l'avalanche de papiers qui forme alors comme une immense banquise
multicolore.
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Vignette de tête du chapitre Le Carnaval au temps des Confetti
extrait du livre d'André Warnod : Les plaisirs de la rue, Paris
1913.
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