Tout a conspiré en faveur d'une réussite complète : le temps, qui a
été d'une douceur exquise, les confetti et les serpentins, confectionnés
en abondance, qui avaient donné aux belligérants des munitions. Et qui
n'était pas belligérant ? Les dernières resistances ont été vaincues.
Il y avait contre les confetti des préventions. On leur reprochait,
étant quelquefois ramassés à terre, d'être souillés de la poussière du
sol. C'est un reproche qu'on n'a plus à leur faire, il y en a telle
quantité qu'ils sont dépensés dans leur fraîcheur.
C'est devenu un divertissement universel. Les plus hésitants sont sortis
de leur réserve, ils en ont reçu, ils en ont jeté. On a vu des messieurs
très graves, des dames du meilleur monde, sans scrupule ni fausse gêne, se
livrer à cet exercice, décidement entré dans nos moeurs.
Il est sans inconvénient, il n'est pas dangereux, pas salissant, et il
crée cette complicité carnavalesque de tous, sans laquelle il n'est point de
bon carnaval possible.
Le serpentin, d'une autre manière, plus gracieuse peut-être, a contribué
à l'éclat de cette fête exceptionnelle qui comptera dans les fastes de la
franche gaité parisienne. C'est un décorateur incomparable, avec ses tons
fins et délicats, ses frissons légers. Il ondule, serpente, flotte, en
banderoles capricieuses, et transforme les rues prosaïques en un décor de
féerie. Vu de haut, à travers le gracieux tissu de ces fils entremêlés,
roses, bleus, jaunes, d'un pâle si alangui, on eût dit d'un paysage idéal,
d'un paysage d'hiver tout poudré de givre multicolore.
Le confetti et le serpentin ont été pour cette Mi-Carême ce que la
lanterne vénitienne a été pour le 30 juin 1878.
Il y a eu trois reines qui ont donné lieu à trois cortèges, - et en plus
le cortège des étudiants qui a été le clou de cette joyeuse journée.
Il y a eu la reine des reines, la reine du Temple et la reine du
syndicat.
Les étudiants.
Les étudiants avaient la veille retiré au siège du comité, rue des
Ecoles, leurs costumes et dès dix heures du matin ils sillonnaient les
environs du boulevard Saint-Michel.
On déjeûne au galop, dans un restaurant voisin, pendant que devant la
porte des garçons ornent de fleurs les roues des bicyclettes qui ouvriront le
cortège. A onze heures, c'est une montée tumultueuse vers la place de la
Sorbonne, où les commissaires courent de tous côtés, donnant des ordres et
des contre-ordres. Le départ est fixé à 11 heures et demie, mais l'arrivée
est lente et ce n'est qu'à midi qu'on peut passer une revue succinte du
cortège.
Six omnibus, une tapissière et un landau ont été retenus. Ils sont pris
d'assaut, et on descend au pas, au milieu d'une foule compacte, le boulevard
Saint-Michel qu'on fait retentir d'airs baroques, de chants et de hurlements.
A midi et demi, on arrive par le boulevard Saint-Germain devant la
Chambre des députés. Aussitôt de toutes les voitures où l'orchestre
carnavalesque est disposé, monte, en hosannah, un Taraboum-de-hay des moins
harmonieux.
"Le pont de la Concorde ! tout le monde descend de voiture." Les omnibus
reviennent sur leurs pas, le cortège traverse en désordre la place de la
Concorde et gagne l'avenue Ledoyen au Cours-la-Reine. Aussitôt on se met en
ordre.
Les étudiants doivent prendre place après les chars du Temple qui ouvrent
la marche du grand cortège.
On se range pour n'avoir qu'à défiler au commandement.
En tête, six jeunes gens montés sur bicyclettes et commandés par une
jeune fille sur tricycle. Tous sont en tenue ordinaire, maillot et blouse
multicolores avec le béret officiel, que les étudiants semblent vouloir faire
revivre.
Ils précèdent le sire Carnaval, mannequin d'osier, recouvert d'étoffes
jaunes et rouges. On le lie sur un âne ; d'un côté un joyeux viveur au teint
rose comme son costume : c'est Mardi-Gras ; de l'autre un Basile bedonnant,
et qui, en public, de son pinceau donne une solenelle et onctueuse
bénédiction, le soutiennent.
La bannière du quartier Latin semble les couvrir de son ombre. Elle est
escortée de beaux cavaliers en frais costumes d'étudiants du règne de
St-Louis, de l'époque de Charles Martel et du XVIIe siècle.
Voici après une Héloïse rose en sa robe blanche, et un Abeilard pâle en
sa robe rouge et que pousuit de ses grands ciseaux Fulbert ; tout un escadron
à âne de docteurs et de doctoresses de Molière : robe noire et chapeau
pointu avec perruques bariolées.
La musique de l'Armée chahutiste a su, par des airs entraînant, ne pas
laisser éteindre l'ardeur des soldats chahutistes. Leur équipement :
pantalon bleu à raies rouges, tunique rouge, képi bleu et rouge, surmonté
d'un petit balai avec un fusil et un sac à deux sous. On avait choisi des
armes de petit calibre pour ne pas charger outre mesure des soldats dont le
rôle était de donner les cancans les plus échevelés, de se livrer à toutes
les fantaisies d'une chorégraphie sans méthode ; et la foule, qui n'a cessé
de leur prodiguer bravos et éclats de rire, leur a prouvé qu'ils n'avaient
pas été au dessous de leur tâche.
La vérité historique forçait cette armée à avoir un grand nombre de
vivandières, qui ont bientôt déserté la cantine pour vendre En
arrière ! organe officiel de l'armée du chahut, son unique numéro
illustré, 50 centimes. C'était le prix minimum, mais les plus habiles
savaient, -elles y avaient intérêt, - en tirer meilleur compte.
Demandez à M. Lozé à qui on a oublié - les pauvres en auront le
profit - de rendre la monnaie de 2 francs. Rechignait-on, ces dames que
la pudeur n'arrêtent guère, montraient en un gracieux sourire de belles
dents sous leurs grands chapeaux Miss Helyett ; s'il le fallait
même, elles savaient d'un mouvement rapide relever, faire voler à
hauteur de nez la jupe noire qui les recouvrait. Elles couraient ainsi
de groupe en groupe - verbe haut et pied leste, remplissant vite leur
escarcelle : un bonnet de nuit renfermé et tenu ouvert par un
petit cerceau, épuisant leur provision du journal que les commissaires
spéciaux, triomphalement installés dans un landau, leurs distribuaient.
Les différentes écoles représentées par des cornues et d'énormes
seringues, des instruments de chirurgie intime, un code et une balance, dont
les plateaux refusent obstinément de se tenir sur la ligne horizontale,
précèdent les soldants coloniaux avec la bannière dont nous avons déjà parlé,
et trainent, enchaîné, un Behanzin volontaire, beau noir de sang royal
sénégalais.
Ses chaînes, en spirales multicolores, les pistolets d'aspect antique, ne
semblent pas troubler sa placide figure.
Le défilé sur les boulevards.
Les clairons sonnent, les tambours roulent, les musiques y vont de leur
morceau, les étudiants chantent et dansent et les ânes de Robinson prennent
leur petit pas saccadé.
Par l'avenue Marigny on arrive à l'Elysée, où M. le Président de la
République, sur la terrasse assiste au défilé. Il répond par un salut aux
acclamations des étudiants et ceux-ci vont remettre une corbeille de fleurs à
Mme Carnot.
Le cortège s'engage rue du Faubourg-Saint-Honoré, puis rue Royale où les
gradins de la Madeleine présentent le plus pittoresque spectacle de milliers
de têtes couvertes - pour se préserver du soleil - d'un journal ou d'un
mouchoir.
Sur tout le parcours les acclamations retentissent : Vive le
quartier Latin ! et les chahutistes se mettent en nage pour mériter ces
louanges ; les bis redoublent, et les bigophones
reprennent les refrains cadencés. Chaque halte amène le recommencement
du spectacle devant la foule renouvelée.
Dans leur landau, les commissaires saluent cérémonieusement ceux qui les
applaudissent et choisissent dans les groupes des jeunes filles à qui ils
lancent des confetti réunis en petite bombe qui éclate et répand une pluie
bariolée lorsqu'elle arrive au but.
L'un d'eux a mis sa main dans une manche de lustrine que termine une main
minuscule en carton, et rien n'est cocasse comme de voir ce salut étriqué
fait par un personnage aux allures officielles.
Devant l'Hôtel de Ville, où on arrive à 5 heures et demie, la gaieté et
l'entrain des jeunes gens redoublent ; ils donnent aux conseillers municipaux
et aux membres du jury, un échantillon, comme disait l'un d'eux, "de nos
meilleures aptitudes".
Les commissaires vont serrer la main de ces messieurs, qui les félicitent
de l'entrain endiablé qu'ils ont donné à la journée.
La reine des reines à son tour arrive à l'Hôtel de Ville, et le Conseil
municipal la reçoit.
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Tract programme provisoire du Cortège des étudiants
dont cet article donne le compte-rendu.
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