La saison des bals masqués est arrivée. Pourquoi ce retour annuel
et précis des bals masqués ? Pourquoi sur les figures ce masque
incommode et étouffant ? Pourquoi ce surcroît de toilette ? N'est-ce
point assez des danses, de la musique, de la richesse des vêtements, du
luxe des salles, de la somptuosité des soupers, de l'éclat des lumières,
et de ce bruit vague, frémissant, qui vous pénètre par tous les sens,
vous exalte, vous enivre, comme le vertige de la valse tournoyante ?
Pourquoi ce masque trompeur qui dérobe à tous les regards les traits de
la danseuse, cache son air, ses yeux, sa bouche, son sourire, le plaisir
qu'elle éprouve, tout ce qui est-elle enfin, pour n'offrir aux yeux
qu'une image vague et indécise, au toucher qu'une main inconnue et
mystérieuse, à l'ouïe qu'un son voilé et énigmatique, âme d'un corps
absent, voix d'un être éclipsé, note d'un instrument ignoré, parole
excitative qui dit tout et laisse tout en doute, affirme sans rien
préciser ; nuage flottant et fantasque se prêtant à toutes les formes et
à toutes les couleurs ? mascarade capricieuse, qui prend dans ses bras
une femme et la défigure, détruit tout ce qui la fait elle ; la rend
fugitive, insaisissable, protée, caméléon.
O toi qui, entre toutes les femmes, en cherches une faite exprès
pour tes goûts, tes pensées et ta personne ; une femme qui puisse
s'adapter à ton être, que tu puisses saisir dans tous ses détails, à la
vie de qui tu puisses entrelacer la tienne ! ne cherche pas au bal
masqué, car là la variété est réduite à la plus simple expression :
toutes les femmes s'y ressenble ou plutôt se fondent pour n'en
constituer qu'une seule, le type de la femme de nos jours, la femme
masquée. Que si tu en désires une distincte des autres et pour toi
seul, dis à ton imagination d'entrer en enfantement.
Et remarquez-le, les femmes seules prennent un masque. Quant aux
hommes, c'est le visage découvert qu'ils vont aux bals masqués.
Pourquoi cacheraient-ils leur figure ? Les hommes n'osent-ils pas tout
demander aux femmes, le front découvert ? Sous un domino
obtiendraient-ils plus facilement des aveux ? Les femmes leurs
feraient-elles des révélations plus cachées et plus piquantes ? Mais
que la femme soit arrivée de l'incognito, que sa personnalité propre
soit couverte du manteau de toutes les femmes, alors elle consentira à
vous ouvrir les secrets les plus intimes de son être, se laissant aller
avec délice à ce libertinage d'esprit, dépouillant sa tunique de pudeur
et rejetant sur son sexe le reproche qu'on lui adresserait à elle, si ce
n'était le masque.
La femme masquée c'est la femme telle que les hommes l'ont faite,
c'est l'odalisque fuyant pour quelques heures, sous le voile de la nuit,
le harem de son maître, et courant, dans une aventureuse passion,
oublier un instant la contrainte et l'abstinence. La femme masquée,
c'est la femme qui prend sa revanche de l'exploitation de l'homme, qui
poursuit son maître de ses agaceries, le faisant rougir, le tendant à le
rendre confus, timide, embarrassé.
Ce sont les femmes qui ont maintenu jusqu'ici à présent l'usage des
bals masqués. Depuis la duchesse jusqu'à la cuisinière, toutes
raffolent des bals masqués. C'est là pour elles qu'est la liberté :
aux unes le bal de l'Opéra, aux autres le bal de l'Odéon ou de la
Porte-Saint-Martin. Le bal de l'Opéra est fort insignifiant pour une
grande partie de spectateurs, surtout pour ceux qui, sortis de la
province ou étrangers à un certain mouvement, à une certaine chronique
des salons de Paris, ne sont accourus rue Lepelletier que sur l'antique
renommée de ces bals d'Opéra où Mirabeau faisait tant d'heureuses
victimes, où Charles X se prenait de querelle avec un Condé, où il était
de règle que trois ou quatre femmes fussent, au sortir du bal, enlevées
à leurs maris. Pour ceux-là le bal est fort ennuyeux avec toutes ces
femmes en domino, paraissant inactives ; avec tous ces hommes en
toilette, divaguant par la salle et en apparence sans but. Mais
placez-vous en compagnie d'un de ces jeunes gens, piliers de salon, à
l'affût de toutes les intrigues, confidents publics, profonds en
biographies féminines et masculines ; sachant au juste, pour ce qui
touche les femmes les plus jolies et les plus élégantes, le mouvement de
va-et-vient de leurs amours, et alors ce monde, au premier abord
monotone, revêtira pour vous un nouvel aspect. Quiproquos bizarres
entrelacés de nombreux incidents, discrètes insinuations,
demi-confidences, avis alarmants, interprétations faussés ou plaisantes,
erreurs où souvent la jeunesse est dupe et la vieillesse habile,
commencement ou fin d'amours, drame sans tête ni queue, et dont
l'intrigue va se débrouiller on ne sait où. Tout cela plaisirs de gens
comme il faut, dévergondage de bon ton.
Pour l'Odéon et la Porte-Saint-Martin, ce serait à moi folie d'en
prétendre faire le récit. Ignoble crapule, amours de canaille, immonde
réaction d'une bourgeoisie sans noblesse ou d'un vulgaire sautant à
pieds joints dans la fange pour se dédommager d'une année passée dans la
contrainte. Et pourtant entre l'Opéra et la Porte-Saint-Martin, si vous
faites la part de la différence d'étages, l'analogie est complète : des
deux côtés compensations d'une trop grande retenue chez des femmes qui,
secouant une règle trop rigide, viennent chercher quelques heures
d'aise, chacune à leur façon, et s'étourdissent par un lascif babillage
sur les pénibles humiliations de la servitude.
A l'Opéra comme à l'Odéon ce sont des femmes échappées à la
surveillance jalouse de maris mal assortis et disgracieux : femmes de
banquier, dont la tête s'exalte dans son oisiveté fastueuse ; femme de
boutique, clouée tout le jour, comme enseigne et parade, au monotone
comptoir ; marquise ou chambrière, victimes de salon ou d'antichambre,
jeunes filles révoltées ; voilà ce qui peuple les bals masqués. Là
elles peuvent se livrer à toutes les audacieuses rêveries, fruit de
leurs longues heures inactives. Dansez, parlez d'amour, femmes ; le
masque est sur votre visage, et la nuit est courte. Enivrez-vous,
esclaves rebelles, faites provision de plaisir ; demain vous reprendrez
vos chaînes. Amassez des souvenirs ; que votre curiosité avide se
satisfasse. Laissez chez le costumier, avec la robe de soie ou
d'indienne, la pruderie, les feintes, le mensonge. Mais hélas ! vous
êtes des esclaves rebelles ; vous avez vécu de moeurs hypocrites ; vous
vous êtes, par la volonté du maître, affublées de vertus imaginaires.
Tant de contrainte entraîne bien des excès, et avec vos robes chez le
costumier, vous avez dépouillé la pudeur, et, lasses de prodiguer à
votre maître de fausses caresses, ici vous débordez de libertinage ;
votre parole, ailleurs glaciale et cérémonieuse, va ici jusqu'à
prostituer à tous le tutoiement de prédilection ; si votre figure
rougit, ce n'est pas de pudeur.
Le bal masqué c'est la justice faite de la servitude du ménage.
LE GLOBE, JOURNAL DE LA RELIGION SAINT-SIMONIENNE
VIIIe année - N°38
MARDI, 7 FEVRIER 1832 , page 152
Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but
l'amélioration progressive du sort MORAL, physique et intellectuel de la
classe la plus nombreuse et la plus pauvre.
ASSOCIATION UNIVERSELLE
A CHACUN SELON SA VOCATION - APPEL AUX FEMMES.
A CHACUN SELON SES OEUVRES - ORGANISATION PACIFIQUE DES
TRAVAILLEURS.