Première description connue de la Promenade du
Boeuf Gras (Cette fête apparaît ici comme déjà
traditionnelle).
À Paris & dans la plûpart des grandes villes du Royaume, les Garçons
Bouchers de chaque quartier se rassemblent ordinairement tous les ans le
Jeudi gras, & promenent par la Ville, au son des Instrumens, un Boeuf
qu'il choisissent de belle encolure, & qu'ils parent de guirlandes de
fleurs & autres ornemens; On l'apelle à Paris, Le Boeuf gras,
& dans plusieurs Villes de Province, Le Boeuf villé, parce qu'on
le promene par la ville.
Cet usage, qui est fort ancien, paroît être un reste de certaines Fêtes
du Pagannisme, & singulierement des Sacrifices que l'on faisoit aux faux
Dieux. En effet, les Garçons Bouchers s'habillent pour cette cérémonie, à
peu près de même que l'étoient les Esclaves des Sacrificateurs; Le Beuf
gras est paré dans le même goût, que ceux que l'on immoloit pour victimes,
& les Bouchers ont des Instrumens, comme on en avoit aux Sacrifices.
Tout ce qu'il y a de plus ici, c'est que l'on met sur le Boeuf un
Enfant, qui tient en main un Sceptre, et que les Bouchers apellent
leur Roy, ce qui a sans doute été introduit dans les temps, où la
plûpart des Communautés donnoient à leur Chef le titre de Roy, comme les
Rois de l'Arbaleste & de l'Arquebuse, le Roy des Violons, & plusieurs
autres semblables.
Les Garçons Bouchers de la Boucherie de l'Aport de Paris, n'ont pas
attendu cette année le jour ordinaire pour faire leur Fête du Boeuf gras;
dès le Mercredi matin, 4. du mois de Fevrier, veille du Jeudi gras,
il se rassemblerent, & promenerent par la Ville un Boeuf, qui avoit sur la
tête, au lieu d'aigrette, une grosse branche de Laurier-cerise,
& il étoit couvert d'un tapis qui lui servoit de housse.
Le jeune Roy de la Fête, qui étoit monté sur le Boeuf gras, avoit un
grand Ruban bleu, passé en Echarpe, et tenoit d'une main un Sceptre doré &
de l'autre son épée nuë.
Les Garçons Bouchers qui l'accompagnaient, environ au nombre de quinze,
étoient tous vétus de corsets rouges, avec des trousses blanches,
ayant sur la tête une espece de turban ou de toque rouge, bordé de blanc.
Deux d'entre eux tenoient le Boeuf par les cornes, & le conduisoient;
plusieurs avaient des Violons, Fifres et Tambours, et les autres
portoient des bâtons.
Ils allerent en cet équipage en differens Quartiers de Paris, &
principalement l'Hôtel du Bailliage, chés M. le Premier Président,
pour lui donner une Aubade.
Comme ce Chef du Parlement étoit encore à la Grand-Chambre, les Bouchers
prirent le parti de l'aller attendre sur son passage; & pour cela ils firent
monter le Boeuf par l'Escalier de la Sainte Chapelle, & vinrent dans la
Grand'-Salle du Palais, jusqu'à la Porte du Parquet des Huissiers de la
Grand'-Chambre.
Lorsque le Premier Président sortit, il se mirent en haye sur son
passage, & le saluérent au son de leurs Instrumens. Pendant cette Aubade
ils avoient éloigné le Boeuf gras vers le passage des Enquêtes; & après
que ce Magistrat fut passé, ils se promenerent avec le Boeuf dans
plusieurs des Salles du Palais, et le firent descendre enfin par
l'Escalier de la Cour neuve, du côté de la Place Dauphine; & ils
continuerent leur cérémonie dans Paris.
On n'avoir point encore vû le Boeuf gras dans les Salles du Palais,
lesquelles sont au moins à la hauteur d'un premier étage; & on aurait
peine à le croire, si un grand nombre de Parisiens n'avoient vû ce
Spectacle singulier.
Le lendemain des Bouchers d'un autre quartier promenerent aussi un
Boeuf, mais ils ne vinrent point au Palais.
Nous donnerons dans le Mercure prochain, pour ne point exceder ici nos
bornes, des Remarques curieuses sur la Boucherie de l'Aport de
Paris, laquelle apartient à présent à deux anciennes Familles de Saint-Yon
& Ladehort, celle des Thibert étant éteinte par la mort de M. Thibert,
Maître des Comptes, arrivée en 1726.
Mercure de France, Février 1739
pages 387 à 390.
NB : Le Parlement était jadis à Paris une Cour souveraine de Justice.
C'est de ce Parlement dont il est question ici. [ndwm]
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Détail d'une gouache du XVIIème siècle
représentant les scènes du Mardi Gras de Paris rue Saint-Antoine
Gravé dans le "Magasin Pittoresque" en 1852, p. 140
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